5e vague de Covid-19 : les médecins doivent trier, un sujet tabou

5e vague de Covid-19 : les médecins doivent trier, un sujet tabou

L'environnement de la réanimation est plus que fragilisé après deux ans de pandémie. "Le Monde" braque son projecteur sur les décisions difficiles que doivent prendre les médecins, alors que le nombre de lits n'est pas extensible et conduit à des dilemmes. Des décisions qui n'ont qu'un seul objectif : soigner au mieux tous les patients.

Depuis près de deux ans, la pandémie rythme la vie quotidienne dans le monde entier. En France, plus de 130 000 personnes sont décédées depuis le début de l'épidémie. Aujourd'hui, la population française est confrontée à la cinquième vague, dont le pic commence à s'éloigner. Le Monde dresse un état des lieux de la situation sanitaire en France et donne la parole aux praticiens sur le terrain, dans les services de réanimation, et aux décisions difficiles qu'ils doivent prendre - un sujet tabou.

Selon l'enquête du Syndicat des médecins réanimateurs sur le tri des patients susceptibles d'être réanimés, 40 % des personnes interrogées déclarent avoir dû, "au cours des huit derniers jours", "refuser des patients qui auraient pu être réanimés et qui n'ont pas du tout été pris en charge". Les 37 médecins rapportent que le phénomène touche aussi bien les patients Covid-19 que les patients non Covid-19, avec une moyenne de près de huit patients. Le Dr Djillali Annane, président du syndicat des médecins réanimateurs, a déclaré : "Les médecins sont obligés de faire des choix en raison du manque de places. Cela fait partie du prix à payer pour l'épidémie et une telle tension de l'hôpital, en laissant circuler le virus ; il est important d'en être conscient et de l'admettre".

Un discours difficile à entendre, mais réel, qui existe en temps normal, comme l'explique Guillaume Thiery, professeur de réanimation et de soins intensifs au CHU de Saint-Étienne : "En temps normal, nous faisons chaque jour une priorisation ou un 'tri'. Un séjour en soins intensifs avec des méthodes invasives comme l'intubation est loin d'être anodin. Chaque service, avant d'accepter ou de refuser un patient, évalue le bénéfice que l'on peut en espérer, en fonction de l'état du patient, de ses comorbidités, de son âge, de son degré d'autonomie...". Cependant, lors de la cinquième vague, cette question devient un dilemme difficile à résoudre en raison du nombre insuffisant de lits. Il ne s'agissait cependant pas d'un refus "massif", mais d'une sélection plus "stricte" et que les malades ayant un "bénéfice certain" d'un placement en soins intensifs trouvaient toujours une place.

Une autre question est apparue avec la cinquième vague : le statut vaccinal dans les décisions. Les discussions du comité d'éthique départemental de la Loire ont conclu, en accord avec la position de la Société française d'anesthésie et de réanimation, que ce statut vaccinal n'avait pas à être pris en compte pour l'admission en réanimation, peut-on lire dans Le Monde.

La sélection a été plus sévère ces dernières semaines, reconnaît Jean-Marie Forel, chef de service à l'hôpital Nord de Marseille, avec des patients qui auraient été admis dans des conditions normales mais qu'il a refusés pour garder des lits disponibles pour des malades au meilleur pronostic : "Cela s'est fait au cas par cas, uniquement pour des personnes très âgées, avec beaucoup de comorbidités, dont les chances de récupération étaient jugées extrêmement faibles".

Au SAMU du CHU de Grenoble, Raphaël Briot, anesthésiste-réanimateur, résume cela en une formule simple : "On prend des décisions qu'on ne prendrait pas si on était moins tendus, mais il s'agit toujours de patients à bout de souffle. Normalement, même si on n'y croit pas trop, on donne une chance à un patient, on préfère toujours en faire un peu plus qu'un peu moins, dans le doute, c'est le patient qui en profite. Dans ce cas, on y regarde de plus près". D'autres situations conduisent à accueillir des malades dans des établissements qui ne pratiquent normalement pas la réanimation. Le directeur adjoint du service de réanimation s'inquiète : "C'est un moins bon traitement. On sait que cela entraîne des pertes de chance, on l'a vu lors des vagues précédentes", prévient Michel Slama, réanimateur au CHU d'Amiens. Emmanuel Hirsch, professeur d'éthique médicale à l'université Paris-Saclay, souhaite mettre sur la table la question taboue du triage : "Ce sont des décisions vitales qui interrogent nos valeurs et l'équité dans l'accès aux soins, c'est un enjeu démocratique". Lorsque l'heure sera venue de faire le bilan de la crise sanitaire, les autorités devront se pencher sur les conséquences de cette épineuse question.